La place de l’allemand dans l’académie de Strasbourg

Le recteur Gérald Chaix à propos de la place de l’allemand dans l’académie de Strasbourg :

On peut viser les 15 % d’élèves bilingues en 2012.

La semaine franco-allemande a mobilisé beaucoup d’écoles, de collèges et de lycées en Alsace. En ce jour anniversaire du traité de l’Elysée, et avant la réunion des recteurs et ministres français et allemands de l’Éducation à Strasbourg, le recteur Gérald Chaix s’exprime sur la place de l’allemand dans l’académie.

DNA : Pour quelle raison un élève devrait-il apprendre l’allemand ?

Gérald Chaix : Pour une raison évidente : l’allemand occupe dans notre académie une double fonction de langue régionale. Il est d’abord langue régionale par rapport aux dialectes alsaciens qui appartiennent à la famille des langues germaniques. Même je ne parle pas le dialecte, ma connaissance de l’allemand me permet de lire et de comprendre l’article de Raymond Matzen que publient les DNA…

Pour la diversification linguistique

L’allemand est également langue régionale dans le sens où il est parlé dans le Rhin supérieur par nos voisins, de l’autre côté de la frontière. C’est un avantage de la connaître dans le cadre de nos relations géographiques et économiques : la vallée du Rhin constitue un grand bassin d’emploi.

DNA : Quelle est la place de l’allemand dans l’académie par rapport aux autres langues ?

Gérald Chaix : Toute notre politique est construite sur l’apprentissage de deux langues. Nous voulons que l’élève maîtrise l’allemand et l’anglais, à égalité de compétences, à l’issue du socle commun [NDLR : fin de 3e]. Notre système bilangue, qui introduit l’apprentissage de l’anglais dès la 6e, le permet. Mais il a un coût, à la charge de l’académie. Si les collectivités territoriales partagent notre ambition d’un socle alsacien trilingue, français-allemand-anglais, il faudra en tirer les conséquences en terme de moyens.

DNA : Et pour les autres langues ?

Gérald Chaix : À partir du socle trilingue, nous sommes favorables à la diversification linguistique qui peut se faire certainement en classe de seconde. Mais on peut imaginer aussi un système trilangue introduisant l’apprentissage d’une troisième langue en 4e. Une de mes idées serait de profiter des bases solides acquises par les élèves depuis le primaire, pour exploiter à fond la classe européenne. Vous auriez deux disciplines non linguistiques, l’une littéraire, l’autre scientifique, qui se feraient partiellement en allemand. On les utiliserait pour continuer à travailler l’allemand comme langue d’usage, et non plus comme discipline scolaire. Cela permettrait de dégager 3 heures pour une troisième langue.

DNA : L’académie peut-elle répondre à toutes les demandes constituées d’ouverture de filière bilingue ?

Gérald Chaix : Non. Dans le second degré, c’est très compliqué. Il nous faudrait avoir suffisamment d’enseignants capables d’enseigner l’histoire-géographie ou les mathématiques en allemand. Or, jusqu’ici, les concours de recrutement nationaux, le Capes et l’agrégation, ne comportaient pas de vérification possible des compétences linguistiques. Cela va changer cette ’année, mais pour le moment, le problème existe qui nous empêche d’ouvrir des filières autant que l’on voudrait.

Dans le 1er degré, nous ne buttons pas tellement sur la question des ressources humaines puisque, par le biais du concours spécial, nous sommes en train de nous constituer un vivier de professeurs des écoles capables d’enseigner l’allemand. Mais pour ouvrir, il nous faut l’accord administratif du maire — ou des maires dans le cas d’une intercommunalité scolaire — qui parfois s’y oppose. Il faut ensuite que nous ayons un nombre suffisant d’élèves, de l’ordre d’une quinzaine, et que les parents s’engagent sur toute la durée de la scolarité.

On peut réfléchir à la polyvalence

DNA : La qualité de l’enseignement des 3 heures d’allemand au primaire est très critiquée…

Gérald Chaix : C’est un vrai problème. Mais plus de la moitié de nos professeurs des écoles ne sont pas des phénix en langue allemande. On voit mal comment ils pourraient enseigner cette langue avec aisance, s’ils ne la maîtrisent pas eux-mêmes parfaitement.

DNA : Que faut-il faire ?

Gérald Chaix : On peut s’efforcer de privilégier le recrutement d’enseignants germanistes et renforcer l’enseignement de et en langue allemande à l’IUFM. Si cela ne suffit pas, on peut réfléchir à la polyvalence. Ne faut-il pas faire une exception en langue et considérer que les 3 heures peuvent être assurées par un enseignant spécialisé ?

La convention a sous-estimé les difficultés

DNA : La convention État-collectivités locales pour l’enseignement des langues en Alsace se termine cette année, tandis que la suivante se négocie. Avez-vous des regrets ?

Gérald Chaix : Je pense que la convention de 2000 a sous-estimé les difficultés en matière de ressources humaines. Elle a proposé des engagements qu’on a du mal à tenir, à savoir une section bilingue par collège, alors que nous n’en avons que 38 pour 170 collèges. Aujourd’hui, 7 % des élèves du 1er degré et 2% de élèves de collège font du bilingue. Mais on peut viser les 15 % à horizon 2012, à la fin de la prochaine contractualisation.

Mon autre grand regret est celui du pédagogue. Nous n’avons pas tiré, dans l’académie, toutes les conséquences de notre engagement en faveur de l’enseignement précoce. Un professeur d’allemand ne peut pas enseigner à Strasbourg comme à Rennes ou Bordeaux, et il doit utiliser la réalité dialectale et la réalité de proximité. Nous n’avons pas non plus suffisamment réfléchi à l’enseignement de l’anglais par rapport à l’allemand. Dans cette académie, 97 % des élèves ont fait de l’allemand avant de commencer l’anglais en 6e. II faut s’appuyer sur cette expérience linguistique.

Les chiffres en 2005 - 2006

Au primaire, la voie bilingue paritaire (13 h en français - 13 h en allemand) accueille cette année 12677 élèves, soit près de 7 % des effectifs du 1er degré. Par ailleurs, 97 % des élèves font de l’allemand extensif (3 h par semaine) à partir du CE2.

Au collège, 51 189 élèves au total étudient l’allemand en LV1 (58 % des collégiens de l’académie), à travers différentes sections. Sur l’ensemble de la population collège, les proportions sont les suivantes : 29,4 % des élèves sont en bilangue (ex-trilingue, 3 h d’allemand, 3 h d’anglais) ; 25,3 % en allemand LV1 ; 2,1 % en bilingue (plusieurs disciplines en allemand) ; 1,3 % en section européenne allemand (renforcement horaire).

Au lycée, toutes sections confondues, 13939 élèves font de l’allemand en LV1 (34 % des lycéens de l’académie). Sur l’ensemble de la population lycée, les proportions sont les suivantes : 30,70 % des élèves sont en allemand LV1 ; 1,8 % en section européenne allemand (une discipline dans la langue) ; 1,5% en section Abibac (vers la double délivrance baccalauréat-Abitur).

Propos recueillis par Michèle Singer.
DNA du 22 janvier 2006